Travail conventions et injonctions

« Toute connaissance est vaine, s’il n’y a pas travail. Et tout travail est vide, s’il n’y a pas amour. Et lorsque vous travaillez avec amour, vous liez vous-même à vous-même, et aux uns et aux autres. Le travail est l’amour rendu visible. »

Khalil Gibran Le Prophète (1923)

 

Métro boulot dodo? Vivre pour travailler, travailler pour vivre? Il s’agit d’une grande et éternelle question et beaucoup cherchent désespérément, parfois en vain, une réponse. Pourtant, dans la réalité, la solution est loin d’être manichéenne. En effet, le rapport au travail, à la société est définitivement un concept à géométrie variable pouvant évoluer selon les générations, l’avancement dans sa vie, les rencontres et tant d’éléments encore.

Travail, conventions et injonctions, c’est ainsi que nous avons choisi d’intituler ce dossier, car ils n’ont jamais été autant discutés et remis sur la table qu’à l’heure actuelle. En effet, s’il semblait que certains étaient arrivés à un consensus, ou du moins s’étaient résignés sur le fait qu’il fallait travailler pour vivre, aujourd’hui, nombreux sont les articles sur Linkedin, Le Monde, les Echos, sur des personnes opérant un revirement professionnel total. Plusieurs profils se dessinent alors : des quarantenaires quittant le 10ème étage de leur tour plaquant tout pour partir élever des lamas au Pérou ou encore ouvrir une ferme biologique à l’autre bout du monde, ou des jeunes diplômés de grandes écoles issus de la Gen Z, qui refusent des CDI très bien payés à la recherche de sens.

Sans grand risque, nous en déduisons la conclusion suivante : la crise sanitaire du covid 19 en 2020 a eu un véritable effet boule de neige sur les individus,  qui se sont reposés cette grande question éternelle : Si demain tout s’arrêtait, que resterait-il? Certains en sont arrivés à la conclusion qu’il ne resterait pas grand chose et se sont engagés dans la démarche de quitter leur job actuel, dans lequel ils ne trouvaient pas ou peu d’épanouissement personnel pour tenter de rejoindre un emploi où ils pourraient trouver davantage de sens. A la question initiale, “Faut-il vivre pour travailler ou travailler pour vivre?” donc,  de nombreux individus ont préféré dire qu’il fallait vivre pour travailler.

Ce réveil des consciences n’est pas sans risque et il est parfois bon de s’interroger sur les raisons réelles (parfois cachées) de sa volonté de fuir un quotidien devenu trop difficile à supporter. Quittons-nous un management devenu trop toxique? Des collèges trop arrivistes ou qui nous énervent tout simplement? Un travail devenu monotone et sans intérêt? Un ras-le-bol quotidien? On part parfois très loin pour fuir des réalités quotidiennes qui nous oppressent, pensant trouver mieux ailleurs, ce qui, in fine, n’est pas toujours le cas. En effet, le problème peut se représenter à la porte d’une autre manière, démontrant alors que la source du mal être ou du problème peut être bien différente, parfois non liée au travail en lui-même.

A côté des causes profondes de mal être liées à l’essence de tout à chacun, bore out et burn out combinés, cohabitent parfois ensemble et nous empêchent d’avancer. Un beau jour, on se réveille et on n’en peut plus. Il est alors impossible de continuer et l’on s’effondre peu à peu. Si pour certains, le chute est douloureuse car beaucoup s’imaginent que le burn out frappe un jour au petit matin à la porte sans prévenir personne, il s’agit en réalité d’un trop plein, d’un processus long et douloureux qui, lorsqu’il atteint son stade maximal, nous empêche de toute action. Son ami et collègue le bore out, bien que différent, n’est pas en reste et s’il pas traité à temps, peut entraîner des comportements pas toujours rationnels en raison de cette “surdose” d’ennui. 

Si travailler pour vivre est source d’autant de troubles et difficultés pour certains, alors pourquoi tout simplement ne pas choisir directement le fait de vivre pour travailler? Ici, la réponse est simple : le rapport à l’argent et au statut. En effet, à l’heure, où l’ombre du chômage de masse,  de la difficulté de trouver un emploi, d’une crise économique et sociale menaçante,  il est parfois dangereux de quitter une vie bien rangée, car la réalité pourrait nous frapper en plein visage. Travailler pour soi oui, travailler pour sa famille aussi parfois. Ramener de l’argent à la maison, du beurre dans les épinards, pour assurer son avenir personnel et celui de ceux qu’on aime, c’est aussi ça, pour beaucoup d’individus travailler pour vivre. C’est se résigner à accepter un monde pas toujours très juste, dans lequel des individus passionnés par leur travail et des individus moins passionnés cohabitent. Car oui, tout quitter pour trouver mieux ailleurs, c’est risquer le refus, l’injustice parfois pour certains. En effet, le monde du travail comme la société en général est fait d’audacieux, de chanceux, de travailleurs, de pistonnés aussi, et le sentiment d’injustice qui en découle est souvent présent. Pourquoi ce collègue a-t-il obtenu cette promotion et pas moi? Pourquoi certains y arrivent-t-ils et pas moi? Les héritiers dont parlait déjà le sociologue Pierre Bourdieu sont bel et bien présents et avec eux la chance que d’autres n’ont pas. 

Vous l’avez certainement noté, mais le titre de ce dossier est “Travail, conventions et injonctions”, si jusqu’à présent nous avons beaucoup parlé du travail, conventions et injonctions sont en réalité bien satellites à celui-ci. Travailler pour vivre, c’est aussi s’insérer au sein d’une société de conventions, qui nous oblige souvent à réussir, tout comme notre famille aussi. Avec le travail viennent les conventions, le statut, le pouvoir et la reconnaissance, et certains se suffisent alors à eux-mêmes. Je travaille donc je suis, je suis reconnu au sein de ma famille, de mes amis… En effet, dans le schéma traditionnel, un individu “doit” travailler, se marier, fonder une famille, acheter une maison, tout cela à un âge bien sûr défini (évidemment sinon cela ne serait pas drôle) auquel cas il finirait par se faire regarder d’une bien drôle manière. La réussite, tant professionnelle, que personnelle semble être le moteur de la société et ce à toute époque. Mais alors, comment faire lorsque l’on ne suit pas ces normes? Comment faire pour être à la fois un bon parent et un bon collègue? Comment faire pour être un bon époux et un bon travailleur? La réponse parfaite à l’équation semble impossible et beaucoup d’entre nous se perdent dans ces injonctions et conventions éprouvant alors des problèmes de légitimité et de confiance en soi face à soi-même d’une part, face aux autres d’autre part, c’est le fameux syndrome de l’imposteur. Je ne me sens pas légitime à accomplir ces tâches, pourtant j’en accomplis toujours plus, car j’ai l’impression que c’est ce qu’on attend de moi.

En résumé, il apparaît alors, qu’in fine, la vraie réponse à la question “Faut-il vivre pour travailler ou travailler pour vivre ?” serait bel et bien l’équilibre. L’équilibre entre argent et satisfaction, et l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, toutefois cet équilibre serait en réalité bien plus compliqué qu’on ne l’imagine.

 

Un petit tour du côté des Arts…

Même son de cloche du côté des Arts, où travail, conventions et injonctions ont souvent passionné les consciences, et où la difficile attente de l’équilibre a souvent été mise en exergue. 

Ainsi, du côté de l’outre manche, conformisme, pression et réussite sociale sont  mis à l’honneur dans La firme de Sydney Pollack en 1993, adapté du roman de John Grisham, où un jeune avocat joué par Tom Cruise rejoint un cabinet renommé. S’il est illusionné par le salaire et les avantages qui permettent à lui et sa femme une vie confortable, très vite, la corruption, les magouilles le rattrapent, et s’en suit alors un dilemme entre mettre sa vie et sa réussite en danger et garder son intégrité dans un milieu du “toujours plus”, où gravitent de nombreux requins.

La Firme (Bande annonce)

Le film American Beauty de Sam Mendes, sorti en 1999, lui, raconte la vie monotone d’un homme, d’un époux et d’un père,  en pleine crise identitaire, et à la recherche de sens dans sa vie personnelle et professionnelle. American Beauty c’est l’histoire d’un homme américain on ne peut plus normal, en couple avec une femme carriériste et matérialiste, qui à la suite de la perte de son travail, remet en cause tout ce qu’il avait toujours cru et construit, amenant alors des reflexions sur la notion de bonheur, de prestige et de réussite, le tout dans une société de consumérisme à outrance.

American Beauty (Bande annonce VF)

En France, La Loi du marché de Stéphane Brizé sorti en 2015 avec Vincent Lindon, nous offre une autre perspective sur le monde du travail en évoquant chômage, précarité, difficultés de trouver un emploi, compromis et pression à laquelle sont soumis ceux qui travaillent dans un environnement de crise économique et sociale majeur. Dans ce film, un homme de 51 ans, marié père d’un enfant handicapé, au chômage depuis 20 mois, finit par prendre un poste de vigile dans un supermarché, après avoir fait de nombreuses formations et malgré son CV bien rempli. Il se retrouve alors face à la pression de se conformer aux volontés de son employeur, tout en étant spectateur des inégalités sociales et des difficultés des autres employés. 

LA LOI DU MARCHÉ (Vincent Lindon – 2015) (Bande annonce)

Sur le petit écran, la série The Office dépeint une mise en abîme satirique de la vie de bureau et des relations interpersonnelles entre collègues sous le format d’un faux documentaire, nous offrant des scénettes de vie quotidienne entre routine, ennui, désaccords, jalousie et dynamiques de pouvoir. The Office illustre également la première question posée au début de cet article en mettant en scène des personnages cherchant à grimper les échelons et accéder au prestige, ceux qui recherchent accomplissement personnel et quête de sens, et ceux qui se contentent de survivre par habitude, convention ou nécessité. 

The Office (Bande annonce)

Du côté de la littérature, le roman La Vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe nous offre le portrait d’un homme en pleine crise existentielle désabusé par la solitude, la routine et son travail. Mr Sim c’est l’histoire d’un père divorcé qui travaille en tant que vendeur de fournitures à qui un jour on propose de fuir un quotidien monotone en lui offrant un voyage tous frais payés. Pourtant, durant ce périple la recherche du bonheur et de l’épanouissement ne sont pas avérés si simples.

Ces quelques exemples fictifs donnent à voir la complexité du rapport “vivre pour travailler” et “travailler pour vivre”et explorent ces questionnements sur le sens du travail. Parvenir à un équilibre entre vie professionnelle et personnelle reste un défi individuel, influencé par les conventions sociales et les aspirations personnelles. Aussi, la crise sanitaire a fait naître des remises en question professionnelles, pendant que bore out et burn out témoignent des conséquences du déséquilibre entre attentes sociales et épanouissement personnel. 


Références :

AlloCine. (s. d.-a). La firm AlloCiné. 
https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=8305.html

La loi du marché Allociné 
https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=233913.html#:~:text=Synopsis,sans%20succ%C3%A8s%20les%20rendez%2Dvous.

La vie très privée de Mr Sim Jonathan Coe. (s. d.). critiqueslibres.com.
https://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/25568>

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